Entre le printemps 1915 et l’automne 1916, l’Empire ottoman met en œuvre une politique de déportations de masse et de violences systématiques qui conduit à la destruction d’une large partie de sa population arménienne. Ces événements sont qualifiés de génocide par une grande partie des historiens et par de nombreux États, tandis que la qualification demeure contestée par les autorités turques.
Dans le cadre du devoir de mémoire, l’UNP92 a été présente aux commémorations du génocide arménien organisées dans les villes d’Antony (18/04/2026) et de Clamart (25/04/2026), en présence d’élus et d’officiels, ainsi que de représentants associatifs et de membres de la communauté franco-arménienne.
Inauguration de la rue Davtashen – Antony – UNP 92 2026
À Antony, ville marquée par des liens étroits et durables avec la communauté arménienne, les cérémonies ont débuté par l’inauguration de la rue de Davtashen, en référence à Davtashen, l’un des 12 arrondissements d’Erevan. Situé sur la rive droite de la rivière Hrazdan, ce district se trouve au nord-ouest de la capitale arménienne et est aujourd’hui un secteur résidentiel structuré en plusieurs quartiers, jouxtant notamment Ajapnyak et Arabkir. La commémoration s’est ensuite poursuivie au Parc de Sceaux, sur le territoire d’Antony, devant le mémorial de l’Aigle d’Arménie, érigé en hommage aux victimes.
À Clamart, une cérémonie de recueillement s’est tenue à proximité de l’Hôpital d’instruction des armées Percy, devant une stèle commémorative (khatchkar) dédiée aux victimes du génocide arménien de 1915. Ce temps d’hommage, associant prises de parole, dépôts de gerbes et minute de silence, a réuni les autorités locales et les associations mobilisées autour de la transmission de la mémoire.
Mais, que s’était-il passé et pourquoi ce massacre ?
1) Contexte (fin du XIXe siècle – 1914)
Les Arméniens constituent, au sein de l’Empire ottoman, une population majoritairement chrétienne présente notamment en Anatolie orientale et dans les grands centres urbains. À la fin du XIXe siècle, la question des réformes, les tensions intercommunautaires et les violences de masse (notamment les massacres hamidiens de 1894-1896) contribuent à un climat d’insécurité et de polarisation. Au début du XXe siècle, la prise de pouvoir des Jeunes-Turcs et du Comité Union et Progrès (CUP) s’inscrit dans un contexte de déclin impérial, de pertes territoriales et de montée des nationalismes, qui radicalise une partie des élites dirigeantes autour d’un projet d’homogénéisation politique et sociale.
2) Déclenchement et chronologie (1915–1916)
Au cours de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman, allié aux Empires centraux, invoque des impératifs de sécurité intérieure dans une zone de combats et de frontières mouvantes. Le 24 avril 1915, des centaines de notables et intellectuels arméniens sont arrêtés à Constantinople, événement souvent considéré comme le début symbolique de la phase d’extermination. À partir de mai 1915, une politique de déportation est formalisée par la loi dite « Tehcir » (loi temporaire de déplacement et de réinstallation), votée le 27 mai 1915 et promulguée le 1er juin 1915, qui autorise l’expulsion des Arméniens vers l’intérieur de l’empire. Les déportations s’accompagnent de massacres, de violences sur les convois et d’un acheminement vers des zones de concentration et de relégation, notamment en Syrie ottomane et vers le désert de Deir ez-Zor, où de nombreux déportés meurent de faim, de soif, d’épuisement, de maladies ou d’exécutions.
3) Acteurs : autorités centrales, relais locaux et victimes
Les recherches historiques soulignent le rôle central du pouvoir ottoman dirigé par le Comité Union et Progrès (CUP), souvent associé au « triumvirat » Talaat Pacha (Intérieur), Enver Pacha (Guerre) et Djemal Pacha (Marine et administration en Syrie). Les décisions prises à Constantinople sont relayées par les autorités provinciales (gouverneurs, sous-préfets), par l’armée et la gendarmerie chargées des arrestations et de l’escorte des convois. Une structure paramilitaire connue sous le nom d’« Organisation spéciale » est fréquemment mentionnée dans la mise en œuvre des violences, aux côtés de groupes armés irréguliers et de bandes locales. Les victimes sont principalement des Arméniens ottomans, hommes, femmes et enfants, mais les opérations touchent aussi d’autres communautés chrétiennes dans le contexte plus large des violences de guerre.
4) Modalités : déportations, violences et spoliations
La politique mise en place combine plusieurs mécanismes : arrestations ciblées (élites communautaires), désarmement et séparation des hommes mobilisés, déportations de familles entières, exécutions en cours de route, conditions de transport et de marche provoquant famine, soif et maladies. De nombreux récits et rapports contemporains décrivent des « marches de la mort » sous escorte, avec des attaques de convois, des violences sexuelles, ainsi que l’enlèvement d’enfants et des conversions forcées. La question des biens fait également partie du processus : des mesures administratives et pratiques locales conduisent à la confiscation, à la redistribution ou à la vente de propriétés arméniennes abandonnées sous la contrainte du déplacement.
5) Bilan humain : estimations et documentation
Les estimations du nombre de victimes varient selon les sources et les méthodes de calcul. Des institutions et travaux de synthèse avancent des ordres de grandeur allant d’au moins 664 900 à potentiellement 1,2 million de morts pour la période 1915–1916, tandis que d’autres estimations couramment citées se situent autour de 1,2 à 1,5 million. La documentation mobilisée par les historiens inclut des archives ottomanes, des correspondances diplomatiques, des rapports de missionnaires et d’organisations humanitaires, ainsi que des témoignages de survivants.
Porte-drapeaux devant l’aigle Arménien – Parc de Sceaux – UNP 92 2026
6) Après 1918 : enquêtes, procès et recomposition politique
Après l’armistice de Moudros (30 octobre 1918) et l’occupation alliée de Constantinople, des commissions d’enquête et des cours martiales ottomanes (procès d’Istanbul de 1919–1920) sont mises en place. Elles visent des responsables du CUP et des fonctionnaires pour les crimes commis pendant la guerre, y compris les massacres d’Arméniens. Plusieurs condamnations sont prononcées, mais une partie des principaux dirigeants a fui à l’étranger et la dynamique judiciaire s’interrompt dans le contexte de la guerre d’indépendance turque et de la victoire kémaliste. Les traités d’après-guerre redessinent ensuite la région : le traité de Lausanne (1923), qui fixe les frontières de la Turquie moderne, ne traite pas de manière effective la question des responsabilités et des réparations.
7) Mémoire, terminologie et reconnaissances
Le terme « génocide », forgé au XXe siècle et consacré par la Convention des Nations unies de 1948, est aujourd’hui largement utilisé par une partie importante de l’historiographie pour qualifier les événements de 1915–1916. Sur le plan politique, de nombreux États et institutions ont adopté des reconnaissances officielles ; dans le même temps, la position officielle de la Turquie conteste l’intention exterminatrice et l’usage du terme « génocide », en replaçant les morts dans le cadre de la guerre et des troubles internes. Dans les débats internationaux, le rapport dit « Whitaker » (ONU, 1984/1985) est souvent cité parmi les documents onusiens ayant mentionné le cas arménien dans une réflexion sur les génocides, même si la portée juridique et institutionnelle de ces références fait l’objet de discussions.
En France, la reconnaissance a pris la forme d’un acte législatif : la loi du 29 janvier 2001 dispose, dans un article unique, que « la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ». Dans les années suivantes, le débat public a aussi porté sur l’opportunité de sanctionner pénalement la négation du génocide : le 8 juin 2004, une proposition de loi a ainsi été déposée à l’Assemblée nationale pour « sanctionner la négation du génocide arménien », illustrant la tension récurrente entre politiques de mémoire, relations diplomatiques et libertés publiques.
Un siècle après, ces événements restent au cœur des travaux historiques et des débats publics. Sans se substituer au travail des chercheurs ni aux échanges diplomatiques, le devoir de mémoire contribue à reconnaître la dignité des victimes, à transmettre des faits documentés et à renforcer une culture de prévention des violences de masse. En ce sens, commémorer, expliquer et dialoguer demeurent des démarches essentielles pour construire un avenir fondé sur la connaissance, le respect et la vigilance.
