Le 22/05/2026, nous étions présents, à l’invitation du Souvenir Français de Clamart, pour accompagner la classe clamartoise de défense de 1ère, que nous remercions.
Dominant l’ouest parisien depuis les hauteurs de Suresnes, le fort du Mont-Valérien est un lieu singulier, où se superposent plusieurs siècles d’histoire. Ancien site religieux devenu forteresse militaire au XIXe siècle, il est surtout entré dans la mémoire nationale comme le principal lieu d’exécution de résistants et d’otages par l’armée allemande en France occupée. Aujourd’hui encore, le Mont-Valérien demeure à la fois un site militaire en activité et un espace majeur de recueillement, de transmission et de visite.
Bien avant d’être un fort, le Mont-Valérien fut un lieu de pèlerinage et de vie religieuse. Sa position élevée, à environ 161 mètres au-dessus de la plaine, lui donnait déjà une place particulière dans le paysage. Mais au lendemain des invasions de 1814, l’État français tire une leçon stratégique claire : Paris doit être mieux défendu. C’est dans ce contexte que la monarchie de Juillet engage la construction d’une ceinture fortifiée autour de la capitale. Le fort du Mont-Valérien, l’un des plus importants de cet ensemble, est édifié entre 1840 et 1846. Il est choisi pour sa situation dominante à l’ouest de Paris, qui permet de surveiller les approches de la capitale et de tenir sous le feu plusieurs axes essentiels. Le site est donc construit d’abord pour des raisons militaires : protéger Paris et empêcher qu’un ennemi puisse s’installer sur cette hauteur stratégique.
Lorsque les troupes allemandes occupent le secteur en 1940, elles trouvent dans cette forteresse un lieu déjà clos, contrôlé et relativement isolé, tout en restant très proche de Paris. C’est précisément ce qui explique son choix comme lieu d’exécution. Le Mont-Valérien permettait de fusiller discrètement, à l’abri des regards, dans une enceinte militaire difficile d’accès, sans cesser d’être reliée rapidement aux prisons, aux camps d’internement et aux autorités d’occupation de la région parisienne. Il ne s’agissait pas d’un camp d’internement ni d’une prison destinée à garder durablement les condamnés : le fort du Mont-Valérien n’a pas lui-même enfermé les personnes exécutées sur place. Celles-ci étaient amenées depuis des lieux d’internement ou des prisons, notamment de la Santé, de Fresnes, du Cherche-Midi, de Romainville ou encore de Drancy pour certains otages juifs. Le site a donc été choisi pour sa combinaison redoutable d’isolement, de sécurité, de proximité avec Paris et d’efficacité logistique.
De mars 1941 à août 1944, 1 008 hommes sont exécutés au Mont-Valérien selon l’état actuel des recherches historiques. Parmi eux figurent à la fois des résistants condamnés à mort par des tribunaux militaires allemands et des otages fusillés en représailles. Cette double réalité est essentielle pour comprendre le lieu. Certains ont été arrêtés pour des actions de renseignement, de sabotage, de diffusion de tracts ou d’aide à la Résistance ; d’autres ont été désignés comme otages, souvent parce qu’ils étaient communistes, juifs, militants politiques, syndicalistes, déjà internés ou proches de condamnés non appréhendés, puis choisis pour payer de leur vie des attentats contre l’occupant. On estime qu’environ un tiers des fusillés relève de la politique des otages et environ deux tiers de condamnations prononcées par la justice militaire allemande. Tous n’avaient pas le même parcours, mais tous ont été pris dans le système répressif de l’Occupation. Beaucoup de condamnés pour faits de résistance ont pu écrire une dernière lettre à leur famille avant d’être exécutés, ce qui explique l’importance mémorielle de ces ultimes messages. Les otages, en revanche, n’avaient pas cette possibilité : ils étaient souvent arrêtés, désignés puis exécutés dans des délais très courts, parfois presque dans la foulée.
Parmi les noms les plus connus figurent Honoré d’Estienne d’Orves, officier de marine et l’une des grandes figures de la Résistance gaulliste, fusillé le 29 août 1941 ; Gabriel Péri, journaliste et député communiste, exécuté en décembre 1941 ; ou encore les membres du groupe Manouchian, FTP-MOI rendus tristement célèbres par l’Affiche rouge, fusillés le 21 février 1944. Ces exemples frappent encore aujourd’hui parce qu’ils montrent la diversité de ceux qui sont tombés au Mont-Valérien : gaullistes, communistes, résistants étrangers, patriotes engagés dans des réseaux très différents, mais aussi des hommes désignés comme otages. Ce lieu résume à lui seul la pluralité de la Résistance et la violence de la répression allemande. Le cas d’Olga Bancic, seule femme condamnée à mort dans l’affaire du groupe Manouchian, rappelle d’ailleurs qu’aucune femme n’a été fusillée au Mont-Valérien : les condamnées à mort étaient transférées en Allemagne pour y être exécutées, notamment par guillotine, les autorités allemandes cherchant à éviter qu’une exécution de femme en France ne choque davantage la population. Le plus jeune fusillé du Mont-Valérien avait 16 ans. En règle générale, les autorités allemandes ne faisaient pas exécuter les moins de 15 ans, même si la répression de l’Occupation a connu des exceptions tragiques ailleurs, comme le rappellent les 14 fusillés de Clamart.
Le parcours des condamnés au Mont-Valérien est aujourd’hui l’un des aspects les plus bouleversants de la visite. Après leur arrivée, les hommes passaient notamment par une petite chapelle désacralisée, devenue l’un des lieux les plus chargés de mémoire du site. Certains y ont laissé des graffitis, des noms, des dates ou de brèves traces de leur dernier passage. La chapelle n’était pas un lieu de culte ordinaire : elle est devenue, sous l’Occupation, un espace d’attente avant l’exécution. De là, les condamnés étaient conduits jusqu’à la clairière des fusillés, à l’intérieur de l’enceinte. Cette clairière, dissimulée dans le fort, répondait parfaitement à ce que recherchaient les autorités allemandes : un endroit fermé, discret, facile à surveiller, où les exécutions pouvaient se dérouler à l’écart du regard public.
La mémoire du lieu est aussi indissociable de la figure de l’aumônier Franz Stock. Ce prêtre catholique allemand accompagna de nombreux condamnés à mort dans les prisons parisiennes et jusqu’au Mont-Valérien (700 à 800 environ). Son rôle ne change rien à la responsabilité du système répressif allemand, mais il reste associé à l’assistance spirituelle et humaine apportée à des hommes dans leurs dernières heures. Son journal et les témoignages conservés ont contribué à documenter le fonctionnement du site et la réalité des exécutions. Son nom demeure ainsi lié à la chapelle et au souvenir des fusillés.
Après la guerre, le Mont-Valérien s’impose naturellement comme un lieu majeur du souvenir national. Le général de Gaulle y fait inaugurer en 1960 le Mémorial de la France combattante, destiné à honorer les morts pour la France de 1939 à 1945. Mais le site n’est pas devenu un musée figé. Le fort reste en partie occupé par l’armée, héritage de sa vocation militaire ancienne et de son usage contemporain par les transmissions. On y trouve aussi le pigeonnier militaire, dernier colombier militaire encore actif en Europe. Longtemps, les pigeons voyageurs ont servi à transmettre des messages lorsque les autres moyens de communication faisaient défaut ou avaient été détruits. Leur emploi relevait donc pleinement de l’histoire des transmissions militaires. Aujourd’hui, ils n’ont plus de rôle opérationnel comparable même s’ils ont des avantages indéniables sur les modes de communications modernes (non piratable, non électronique…) qui font qu’ils restent toujours prêts à servir. Ils sont entretenus pour faire vivre ce patrimoine et ce savoir-faire, participer à des cérémonies, à des présentations publiques et à des concours de colombophilie. Au Mont-Valérien, ce savoir-faire rare est porté par des militaires du 8e régiment de transmissions, dont des spécialistes chargés de soigner, nourrir et entraîner les oiseaux. Le site abrite aujourd’hui environ 200 pigeons. Cette coexistence entre activité militaire, patrimoine historique et mémoire funéraire donne au Mont-Valérien un caractère très particulier.
Le mémorial lui-même porte un langage symbolique fort. Sur le grand mur de pierre se déploient seize hauts-reliefs en bronze, réalisés par seize sculpteurs différents. Ils répondent aux dix-sept tombeaux de la crypte (16 dont 2 femmes et 4 combattants des colonies auxquels on ajoute Hubert Germain, le dernier compagnon de la libération décédé à 101 ans en 2021) et donnent à voir, sous une forme allégorique, la diversité des combats menés entre 1939 et 1945 : la Résistance intérieure, les maquis, la déportation, les Forces françaises libres, les combats de la Libération ou encore l’engagement de territoires et de théâtres d’opérations différents. Leur fonction n’est pas seulement décorative : ils traduisent en images les multiples visages de la France combattante et inscrivent dans la pierre et le bronze une mémoire à la fois militaire, civile et nationale. À l’entrée du mémorial, devant la croix de Lorraine, brûle en permanence la
flamme de la Résistance. Cette flamme éternelle rappelle la continuité du combat et du souvenir. Elle reprend visiblement l’idée formulée par le général de Gaulle dans l’appel du 18 juin : « la flamme de la Résistance ne doit pas s’éteindre » tout en faisant écho à celle présente sous l’arc de triomphe de l’étoile à Paris. Elle évoque ainsi la seconde guerre mondiale tandis que cette dernière renvoie au soldat inconnu et à la première guerre mondiale.
Aujourd’hui, le Mont-Valérien se visite comme un haut lieu de la mémoire nationale. La découverte de la clairière, de la chapelle des fusillés, du mémorial et du parcours du souvenir permet de comprendre concrètement le fonctionnement de la répression allemande et le destin de ceux qui en furent victimes. Le site rappelle que les fusillés n’étaient pas des détenus du fort, mais des hommes amenés depuis des prisons et des camps pour y être exécutés. Il rappelle aussi pourquoi les Allemands ont retenu cet endroit : un fort fermé, proche de Paris, facile à contrôler et propice à des exécutions menées discrètement. Plus largement, le Mont-Valérien oblige à tenir ensemble l’histoire militaire, l’histoire de l’Occupation et le devoir de mémoire. C’est ce qui fait de cette forteresse de Suresnes un lieu sobre, grave et essentiel dans la mémoire française.
Enfin, malgré le fait que nous n’ayons pas pu visiter le pigeonnier, à la suite d’un imprévu de dernière minute, cette belle journée s’est terminée par la visite libre du cimetière américain de Suresnes, où nous avons pu apprendre beaucoup de choses, notamment grâce à Jack, que nous remercions.